Ecole du spectateur

Félicité - Louis Rubellin TL1  par Francois Rubellin le 2020-01-20

2020 marque les 250 ans de Ludwig van Beethoven. Pour fêter ce quart de millénaire (!), l’Orchestre National d’Île-de-France, qui investit le théâtre municipal de Fontainebleau une fois par saison, a interprété, samedi 11 janvier dernier, deux œuvres du compositeur allemand, le Concerto pour piano n°4, op.58 avec l’excellent soliste Federico Colli et la Symphonie n°4, op.60, le tout précédé d’une courte pièce surprenante, The Unanswered Question, de l’Américain Charles Ives (1874-1954) dans le cadre de ce programme Félicité.

Interpréter The Unanswered Question dans un concert dédié à Beethoven était un pari culotté, surtout pour un public qui pour la grande majorité, je le suppose, ne savait pas à quoi s’attendre et n’avait pas pris son billet uniquement pour cet étrange morceau. Sur fond d’accord parfait et tonal de Ré majeur aux cordes, une trompette pose une question, atonale, à laquelle répondent, dans l’atonalité aussi, flûtes, clarinettes et hautbois. N’ayant absolument rien contre la musique contemporaine, cette pièce ne m’a pas choqué, d’autant plus que j’avais assisté à la lumineuse conférence de Fabrice Fortin en amont du concert au Conservatoire municipal. Ce qui était encore plus osé, en revanche, c’était de faire suivre la courte pièce immédiatement par le concerto, comme si Beethoven offrait une réponse à la question que la trompette d’Ives avait décidé de laisser en suspens. Décision cohérente sur le plan tonal (et encore, une partie de l’orchestre évoluait dans l’atonalité) puisque le premier mouvement du concerto est en Sol majeur, dont l’accord contient le Ré majeur dans lequel jouent les cordes, mais presque absurde sur le plan historique et musical : Beethoven aurait trouvé la réponse à la question de Charles Ives cent ans avant qu’il ne la pose ? Cela n’a malheureusement guère de sens, puisque Ives s’interroge justement sur un monde musical ayant perdu sa boussole, tiraillé entre les reliques du romantisme et du postromantisme et le dodécaphonisme. Mais passons.

Le concerto, connu notamment pour faire débuter le soliste avant l’orchestre, s’enchaîna plutôt bien, tout comme, après l’entracte, la symphonie, pour moi le meilleur de ce concert. Cette œuvre, que Schumann qualifia de fluette jeune fille athénienne entre deux divinités scandinaves, exception au sein du travail symphonique de Beethoven, a été magnifiquement interprétée, par un orchestre qui, si bien sûr il ne vaut pas les surpuissants philharmoniques de Berlin ou de Vienne, a su donner le meilleur de lui-même. Sous la baguette de Case Scaglione, Beethoven a été transmis d’une excellente manière aux spectateurs, qui sont repartis enchantés, après de longs applaudissements… à la fin du concert, et jamais entre deux mouvements, que ce soit pour le concerto ou la symphonie, action d’une grande impolitesse dont la France a le secret (jusqu’à la Philharmonie de Paris…).

Je ne peux m’empêcher, cependant, d’émettre quelques réserves quant à ce concert. Sur le seul point de vue instrumental, il n’y a qu’à la trompette soliste de The Unanswered Question que je reprocherai un son peu fluide, difficile à la sortie, pour cinq notes répétées six fois. Je comprends que le stress ait pu jouer un rôle, et reconnais évidemment que je n’aurais pas été à l’aise à sa place. Seulement, un musicien professionnel se doit d’avoir un minimum de professionnalité et celle-ci n’était hélas pas au rendez-vous. Enfin, au moins ai-je pu l’entendre, ladite trompette, ce que ne pouvaient pas les auditeurs placés sous le second balcon, que ce soit au premier ou dans l’orchestre. Car l’acoustique du théâtre est ce qu’elle est, et les instrumentistes l’ont appris à leurs dépens. En effet, quiconque a déjà joué au théâtre de Fontainebleau (ou même, quiconque y est déjà allé) sait que la scène n’est pas immense, alors y mettre un piano de concert devant un orchestre pour lequel on avait dû retirer l’écran et les rideaux masquant le mur du théâtre était, d’un point de vue sonore, une décision malheureuse. Le son du piano, absorbé par la coupole de la salle du théâtre, couvrait l’orchestre qui, dans les passages où le soliste jouait forte, se démenait pour se faire entendre, presque en vain. Cette mauvaise acoustique, moins problématique pour ceux du premier rang que ceux du fond de la salle, ajoutée à des manques de violence dans les réponses de l’orchestre au piano dans le deuxième mouvement, m’a donc laissé une impression amère de quasi-déception pour la première partie du concert, heureusement compensée par la symphonie qui suivit.

Cette soirée fut malgré tout très agréable et je garde donc un très bon souvenir du dernier spectacle musical de cette saison de l’École du Spectateur.