Ecole du spectateur

Sganarelle - Louis Rubellin TL1  par Francois Rubellin le 2020-03-18

L’on peut citer de Molière les habituelles « tartes à la crème » que sont Le Bourgeois Gentilhomme, Les Fourberies de Scapin, Don Juan, Tartuffe ou L’Avare (ne serait-ce que parce qu’elles sont rentrées dans le langage usuel – Harpagon, faire de la prose sans le savoir, être un Don Juan, que Diable était-il allé faire dans cette galère, tartufferie, etc.). L’école, le collège ou le lycée nous auront fait découvrir Le médecin malgré lui, Le Malade Imaginaire ou L’École des Femmes. Puis, selon la science de chacun, on pourra connaître Le Misanthrope, Les Précieuses Ridicules, Amphitryon… Et encore, ce sont à nouveau là des pièces qui sont rentrées dont le vocabulaire est resté d’une façon ou d’une autre dans notre langage. Puis viennent des pièces dont l’existence n’est connue que des littéraires voire des seuls initiés : Georges Dandin, L’école des Maris, La Critique de l’École des Femmes… et enfin Sganarelle ou le cocu imaginaire.

On pourra reprocher à cette introduction de présenter Sganarelle comme un rebut alors que des œuvres sont encore moins connues ou données (qui connaît Monsieur de Pourceaugnac ou La Jalousie du Gros-René ?) et que l’on ne voit pas vraiment où je veux en venir. C’est pourtant simple : la variété des pièces de Molière de qualité est telle qu’à première vue, on ne comprend pas pourquoi l’on a choisi de monter cette pièce plutôt qu’une autre. L’argument est faible et ne joue donc pas particulièrement en sa faveur : les quatre membres de deux couples, l’un marié (Martine et Sganarelle), l’autre pas encore (Célie et Lélie) sont tous des « cocus imaginaires ». Célie, se croyant délaissée par Lélie, s’évanouit dans les bras de Sganarelle et perd un bijou qui lui vient de son cher et tendre. Martine surprend le couple depuis sa fenêtre, et ramasse le bijou que sa prétendue rivale a oublié. Sganarelle voyant alors l’objet dans les mains de sa femme, lui prête sans tarder une liaison adultère… Cet extrait en italique n’est pas de moi (site internet du théâtre de l’Épée de Bois) mais résume plus clairement et objectivement que je ne l’aurais pu Sganarelle. Bien entendu, on ne tient pas un public très longtemps avec un synopsis pareil, et pour cause, le texte n’excède pas de les trente pages et sans doute l’heure de représentation. Pour autant, la mise en scène donnée le vendredi 7 février 2020 au Théâtre de Fontainebleau a étendu, jusqu’à plus soif, le temps – j’exagère, une petite demi-heure seulement.

En effet, le parti pris des deux metteurs en scène, Minena Vlach et Jean-Denis Monory, a été de monter Le Cocu Imaginaire (au théâtre de Fontainebleau vendredi 7 février 2020) comme une pièce baroque… au sens propre ! Suivant les principes de cet art, que M. Monory veut « total » avant l’heure, et tel que redécouvert par les travaux d’Eugene Green dans les années 1970, nous avons donc droit à des dialogues face au public, jamais en face à face (forcément, le Roi est dans la salle), des interludes musicaux longuets, des costumes, un décor et un maquillage chargés, des bougies pour seule lumière (qui offraient à la scène un éclairage tout à fait intéressant, et qui, heureusement, forçaient la pièce à respecter une certaine durée) et surtout, surtout, une exubérance dans la prononciation des dialogues. Je sais bien que c’est là le propre du baroque que de chanter les mots, d’aller dans l’aigu et dans le grave, le propre de l’ancien français que de dire les terminaisons muettes de tous les mots et de dire « oué » quand est écrit « oi ». Sans nécessairement la pousser à l’excès comme Wes Anderson, la symétrie, honnie par les artistes baroques pour lesquels elle est synonyme de mort, m’a manqué.

Les acteurs sont cependant à féliciter pour leur performance, qui a dû être incroyablement fatigante. Il ne fait là-dessus aucun doute. Reste que cette pièce m’a paru interminable, mais ce surtout en raison de mon aversion pour le baroque (qui, si elle a tendance à s’infléchir en musique, reste la même pour le théâtre) ; mais peut-être ne suis-je qu’un inculte insensible à l’art théâtral puisque nombreux étaient ceux qui, à la sortie, étaient requinqués, pour prendre l’exemple de la critique du journal Le Monde mise en exergue par l’affiche de la pièce…  À mon avis, s’il fallait vraiment mettre en espace le Cocu Imaginaire, une mise en scène actuelle, à l’heure des dates Tinder et autres nouvelles technologies de l’amour, aurait pu s’avérer intéressante. Car cette pièce ne mérite pas forcément  les gémonies : certaines répliques sont, après tout, très drôles… tout sauf un défaut en cette année pour le moins particulière.