Ecole du spectateur

Hamlet - Louis Rubellin TL1  par Francois Rubellin le 2020-03-31

Jouer Shakespeare est un exercice difficile et périlleux, à double-tranchant. Indubitablement l’un des dramaturges les plus connus du genre théâtral, tous pays et époques confondus, il est pour la carrière d’un metteur en scène ou l’écueil ou le tremplin. L’expérience ne change rien à la chose et on a vu Ostermeier patauger dans la démagogie à la Comédie-Française pour La Nuit des Rois. Et, de toutes les pièces de l’écrivain, Hamlet est probablement la plus dangereuse. Par ses scènes, ses personnages et ses répliques emblématiques, par la philosophie et la réflexion qu’elle porte, l’interprétation de cette œuvre peut-être magistrale et brillante comme ridicule et catastrophique.

Pour ce qui est du spectacle que nous a offert Xavier Lemaire le vendredi 6 mars (déjà venu surs les planches bellifontaines pour incarner Alexandre Dumas), nous étions plutôt dans la première catégorie. Nouvelle traduction rafraîchissante et plus vivante, mise en espace inventive et réjouissante et acteurs au rendez-vous pour un Hamlet qui restera dans les mémoires.

Lors de la rencontre avec le metteur en scène précédant le spectacle, ce dernier nous a expliqué que toute la démarche qu’il avait effectuée, en partenariat avec Camilla Barnes, pour cette pièce, était une réactualisation « dans l’esprit de Shakespeare ». Comprendre théâtre baroque, anglais, bien différent des bienséances un peu guindées qu’on connaissait en France à l’époque où Shakespeare écrivait. Réactualisation, le mot a de quoi faire peur au premier abord. Nombre de mises en scène, partant (ou pas) d’un bon sentiment, ont été ratées en voulant jouer la carte de la dénonciation de causes complètement étrangères au texte de départ, telles celles luttant contre toutes formes de discriminations. Rien de tel ici, mais bien plutôt un royaume du Danemark atemporel, mélange de thèmes Vikings et d’heroic fantasy, où la pantomime devient chanson punk et où le décor est réduit à deux escaliers amovibles, créant tous les espaces possibles pour la pièce, des murailles du premier acte à la plage du fossoyeur. Un tel pari est osé, mais Lemaire le prend et réussit admirablement son coup puisque l’on est captivé du début à la fin, et, tout au long de la représentation, on est surpris par la régie, qui s’en donne à cœur joie (utilisation de la caméra, jeux d’éclairages…). Une mention toute particulière à Virginie H, pour les costumes : les costumes des personnages de soldat, d’Horatio sont inspirés des Vikings et des jeux de rôle impliquant lesdits guerriers nordiques. Ils confèrent à la pièce un aspect Game of Thrones aucunement malvenu puisque cette série (je ne l’ai pas vue, je l’admets) emprunte largement aux pièces et thématiques shakespeariennes. Pour les deux amis de Hamlet, Guildenstern et Rosencrantz, un habit symétrique rose qui n’est pas sans souligner une certaine forme d’homosexualité latente. Le fantôme du roi, recouvert de noir et de lamelles blanches fluorescentes, arrivait pour sa part depuis la salle jusque sur la scène : effet qui aurait été encore meilleur si la lumière verte indiquant une issue de secours n’avait pas quelque peu gâché la surprise. Le couple félon, Claudius et Gertrud, étaient quant à eux vêtus de costumes un peu suggestifs, une volonté du metteur en scène qui les imaginait comme amants de longue date : rajeunis par rapport à l’imaginaire collectif (les acteurs n’étaient pas les vieux grigous que les gravures ou les illustrations ont souvent présentés),  ils coupaient net avec un Hamlet austère, vêtu dans le premier acte d’un T-shirt et d’un bermuda noirs, que l’on retrouve déchirés, découpés, à partir du moment où il simule la folie.

La pièce se détache aussi par sa traduction inédite, revue et corrigée, à nouveau éloignée des clichés romantiques que nous ont donné à voir des siècles d’interprétation. Fabienne Pascaud, dans Télérama Sortir, écrit que la pièce y perd peut-être en profondeur métaphysique, mais c’est pour gagner en verve, en véracité et en humour. Le langage est plus cru, les expressions riches de la langue anglaise du XVIème siècle mieux retransmises, et Hamlet devient un personnage plus accessible, plus humain, moins perdu dans des considérations parfois abstraites pour le public. À titre d’exemple, la plus célèbre réplique de la pièce, pour ne pas dire du théâtre, être ou ne pas être : telle est la question, était traduite comme être ou ne pas être : c’est ça la question ! Audacieux mais payant : on ne s’ennuie pas une seconde.

Et pas de texte sans personnes pour le dire : les acteurs étaient parfaitement coordonnés, et la performance de Grégori Bacquet est tout simplement étonnante au sens premier du terme : toujours en mouvement sans pour autant en donner la nausée comme c’en est parfois le risque, le Hamlet qu’il incarne est mémorable. Notons de plus que l’acteur a quarante-neuf ans et qu’il jouait, parallèlement à cette représentation, deux autres spectacles à Paris et en apprenait un troisième pour cet été… Un grand chapeau.

Que dire de plus, donc, sur cette pièce qui m’a un peu déboussolé à la sortie, mais que je considère, avec le recul, comme l’une des meilleurs vues avec l’École du Spectateur. En espérant que ce ne soit pas non plus la dernière, puisque, en ces temps de pandémie, tout est à mettre devant un point d’interrogation… (Mais peut-être tout sera-t-il fini pour Phèdre, le 12 mai ?)