Ecole du spectateur

C. Corap-E. Guérin-J. Minas S3, Marivaux 25.01.15  par Elisa Franzon le 2015-08-31

Compte rendu critique de la mise en scène de Thomas Jolly de la pièce Arlequin poli par l'amour de Marivaux

Théâtre de Fontainebleau, 25 janvier 2015

         Marivaux dans ses œuvres s'attache à peindre l'amour, sa naissance, ses surprises, ses obstacles, mais aussi l'expression de la jalousie, la méprise, la fidélité, le malentendu, la manipulation, la trahison... Il pénètre ainsi dans les cœurs et les esprits. Sa pièce Arlequin poli par l'amour suit ce cheminement. En effet, c'est l'histoire d'une puissante fée tombant éperdument amoureuse d'un jeune garçon qu'elle enlève alors qu'il était assoupi dans un bois. Lors de son réveil, celui-ci s'avère sot et niais. C'est la naïveté insolente de la jeunesse qui est ici mise en valeur et amène le spectateur à s'identifier à leur innocence éperdue, fut-ce par le souvenir. La fée espère cependant lui donner de l'esprit en lui apprenant à aimer. Mais le jeune homme est distrait, ne cesse de bailler et ne pense qu'à son appétit. La fée dépitée le laisse donc seul et Arlequin, en se promenant, rencontre Silvia, une jeune bergère. Il s'agit ici d'un thème récurrent du théâtre de Marivaux : l'amour et les rapports de classe. Il tombe amoureux d'elle au premier regard et devient alors instantanément intelligent, agile, « poli par l'amour ». Thomas Jolly propose à ce niveau une exploration du sentiment amoureux,  le pouvoir de l'amour dans la transformation des êtres, cf. scène 8 « il faut qu'il se soit pris d'amour pour avoir déjà tant d'esprit ! ».

            Par la suite, la fée s'apercevant de ce changement, le suit et surprend les deux amants. Elle emprisonne Silvia et force Arlequin à la suivre. Elle tente de désunir le couple en menaçant Silvia et en l'obligeant à faire croire à Arlequin que leur amour n'était que tromperie. L'oeuvre et plus particulièrement la mise en scène de Thomas Jolly oppose ainsi naturel et artificiel, franchise et dissimulation. C'est ensuite la brutalité du désenchantement, la fée est piégée dans sa propre ambition : elle ne peut rien contre leur amour. C'est ainsi que voyant son amant pleurer, Silvia ne peut s'empêcher de lui avouer la vérité. Enfin Trivelin, un domestique de la fée, confie au couple que le pouvoir de la fée ne réside que dans sa baguette. Arlequin vole celle-ci et peut ainsi se marier avec Silvia dans le bonheur. Ainsi la fée semble n'être que tromperie, elle ment, agit par machination, mais elle se livre cependant dans certaines scènes et avoue des sentiments dont elle n'est pas dépourvue. Et Arlequin, allégorie de la jeunesse innocente, trouve tout de même les ressources nécessaires pour voler et tromper cette fée pour arriver à vivre son amour.

            Thomas Jolly apporte nombre d'éléments à cette pièce qui mènent à une interprétation nuancée. En effet, le metteur en scène choisit de faire de la pièce de Marivaux un véritable spectacle moderne et vivant. Les différents personnages portent des vêtements tout à fait contemporains et possèdent des accessoires correspondant à leurs caractères. Par exemple, la fée jalouse et vengeresse est vêtue de rouge et de noir et est munie d'une baguette magique. Les costumes et les couleurs permettent ainsi de visualiser la transformation d'Arlequin qui sort de sa jeunesse innocente et crédule symbolisée par sa tenue de nuit tout en blanc à un jeune adulte mature et audacieux vêtu d'une cape sombre et d'un habit rouge et noir. Ces deux couleurs apparaissant ainsi dans les scènes représentant les intentions machiavéliques de la fée ainsi que les élans révolutionnaires du héros. La couleur rouge rappelle en outre l'origine du personnage issu des croyances populaires concernant l'enfer. Dans la mythologie germanique, Herla était un roi diabolique, étant notamment à l'origine de la tradition française d'un diable nommé Hellequin.

            La lumière joue également un rôle crucial dans la mise en scène, régulièrement déclinée en clairs-obscurs, entre les scènes de machination, sombres, et celles, claires, de naissance et d'expression d'un amour innocent. Le metteur en scène n'hésite pas à utiliser des accessoires et objets de décor variés. Au début de la pièce, alors que la fée tente d'instruire Arlequin, elle et ses amis jouent du piano, chantent et dansent dans un style très cabaret. Des confettis et des ballons sont alors lancés pour marquer le côté festif de la scène. Malgré cela, l'espace reste suffisamment vide pour devenir un espace mental que l'imaginaire peut investir. La bande son occupe également une place très importante dans la mise en scène de Thomas Jolly. On alterne les moments presque sans musique ou bruitages et ceux dont le volume est intense. En outre, les jeux d'ombres et de lumière ne sont pas en reste. Quelques ballons de baudruche blancs, la scène plongée dans le vert et voilà Silvia, jeune bergère éprise d'Arlequin, qui se balade dans une prairie avec ses moutons. La scène éclairée en rouge et nous voilà en « enfer » chez la fée. Un drap érigé au milieu de la scène et nous avons l'occasion d'entendre certaines pensées ou discours des personnages qui nous seraient inconnus autrement.

            Arlequin poli par l'amour est à la fois une pièce qui s'inscrit dans le genre de la commedia dell’arte, rappelé par le drap blanc en toile de fond, mais pas seulement. Thomas Jolly propose une réflexion sur l'être et le paraître, le visible et l'invisible, le vrai et le faux. C'est également un regard sur la société, l'humain que propose Marivaux : jusqu'à quel point accepte-t-on la soumission d'un pouvoir en place ? Jusqu'où peut-on abuser du pouvoir que l'on possède ? Et jusqu'où est-on prêt à aller pour accomplir son désir ? Il y a derrière cette comédie les prémices d'une réflexion plus politique : la révolution, le soulèvement, la destitution, la fascination et le goût du pouvoir. Derrière ce personnage que le théâtre a hissé en symbole, c'est le droit à l'existence qui s'exprime : « crier qu'on est vivant, qu'on est là et que l'on entend être libre » (Thomas Jolly).

Julie Minas, Claire Corap et Elisabeth Guérin (1S3), janvier 2015