Ecole du spectateur

Le Retour au désert, de Bernard Marie Koltès  par Elisa Franzon le 2016-07-11

Ci-dessous le compte rendu rédigé par Claire Corap, Amel Hadj-Hassen, Julie Minas et Élisabeth Guérin à la suite de la sortie au Théâtre de la Ville à Paris le 30 janvier 2016 pour assister à une représentation d'une pièce de Bernard Marie Koltès, Le Retour au désert, mise en scène par Arnaud Meunier. Merci à elles, fidèles à l'École du spectateur pendant deux ans !

Le retour au désert de Bernard-Marie Koltès dans une mise en scène d'Arnaud Meunier nous fait part d'une incroyable histoire.
De retour d’Algérie, au moment où le pays devient indépendant, Mathilde arrive avec ses deux enfants Edouard et Fatima chez son frère Adrien, propriétaire d’une usine et de la maison familiale dont elle avait hérité. En arrivant elle fait la connaissance de Marthe sa belle-soeur et de son neveu Mathieu, jamais sorti du domaine familial. Les retrouvailles sont rudes entre le frère et la soeur qui veulent régler leurs comptes. Adrien cherche à tout prix à se débarrasser de sa soeur. Il tente d'envoyer Fatima dans un asile car elle prétend voir son ancienne épouse Marie décédée mystérieusement. Mais il est confronté à la faillite de son usine et au caprice de son fils qui veut absolument partir en guerre ainsi qu'aux manigances de Mathilde qui lui font perdre la plupart de ses amis préfets et avocats avec lesquels il complotait un attentat contre le café Saïfi. Malheureusement cet attentat a tout de même lieu le soir où Edouard et Mathieu accompagnés du domestique de la famille Aziz se trouvaient encore dans le café en cachette. L'explosion rend les deux cousins bien amochés et cause la mort d'Aziz. Adrien désabusé décide de partir en Algérie. Sa soeur après avoir appris l'accouchement de Fatima de jumeaux par Mme Queuleu la domestique, court rejoindre son frère. C'est ainsi que le frère et la soeur se réconcilient et finissent leur chemin ensemble.
La pièce se déroule en cinq actes, chacun amorcé par le nom d'une prière. En effet, Arnaud Meunier propose un choix pertinent : la pièce est déconstruite en une journée où les coupures et les changements d'actes évoquent les prières de l'islam : Fajr, Dohr, 'Asr, Maghreb et Isha. Ce qui est d'autant plus intéressant qu'elle donne sens à certains moments car c'est à la prière de Maghreb, soit le coucher du soleil, où il est autorisé de manger durant le mois de ramadan : c'est celle du repos, la pression s'envole, les véritables natures se révèlent. Ainsi, elle marque l'approche du dénouement de la pièce. Les secrets et les tabous sur lesquels repose le conflit opposant Adrien à Mathilde, et plus généralement le trouble de la période dans laquelle il est inscrit, vont être peu à peu dévoilés.
En effet, l’Histoire franco-algérienne est pleine de fantômes, et Koltès leur donne vie. Il y a notamment la présence du fantôme de Marie, la femme d'Adrien, qui vient déclamer la vérité à ceux qui veulent bien l'entendre. L'écriture puise dans les non-dits, sources de tension à la fois au sein de cette famille, mais aussi dans le conflit en général et la façon dont on en gère le souvenir encore aujourd’hui. La Guerre d'Algérie est comme une affaire que l'on n'a pas réglée, plus de cinquante ans après l'indépendance, l'histoire reste difficile à commémorer, à raconter, à officialiser. Dans Le Retour du désert, Mathieu veut partir, quitter ce contexte qui l'oppresse, fuir en fait, fuir ce passé qu'il ne comprend pas, ce passé qui a des répercussions encore, qui le concerne et dont il ne veut pas. Il y a la conviction de la part de l'auteur que notre relation à l’immigration reste liée à ce passé occulte. Mathilde dit ainsi « Où est-elle la terre sur laquelle je pourrais me coucher? En Algérie, je suis une étrangère et je rêve de la France ; en France, je suis encore plus étrangère et je rêve d’Alger. Est-ce que la patrie, c’est l’endroit où l’on n’est pas ?... ». Le Retour au désert est avant tout une convocation de notre mémoire coloniale et de ses zones d’ombres. En choisissant de donner cette pièce, Arnaud Meunier remet sur le devant de la scène ce que l’on n’assume pas, ce que l’on voudrait tant taire ou oublier. Par moments, les projecteurs sont braqués sur nous, le public, les discours sont alors implicites, les critiques acerbes nous sont bien adressées : il est temps de choisir. Ainsi nous sommes invités à nous regarder tandis que nous sommes plongés dans le noir, à nous reconnaître derrière les propos d'Adrien qui se justifie honnêtement à chercher le confort, la facilité en oubliant le passé, ou alors ceux de Mathilde, qui nous insulte franchement en nous traitant de singes, d'incapables rongés de vices. Ces deux visions sont les deux aspects de notre attitude vis à vis de la mémoire et de notre rapport à l'immigration. Koltès propose un théâtre politique, ancré dans notre société en pointant du doigt la montée des populismes et notamment du vote FN en milieu rural.
On doit également toute l'actualité de la pièce à la mise en scène de Meunier. Si la pièce est à l'origine découpée en cinq actes, on peut aussi voir une autre structure de la pièce cette fois en trois parties : le monologue du frère, le dialogue entre les personnages et le monologue de la soeur. Pour autant, la pièce respecte assez bien la règle classique des trois unités : de lieu (principalement la maison), de temps (24h correspondant aux cinq prières de la journée) et d'unité d'intrigue (le retour de Mathilde en France). La maison, même si elle n'est pas le seul lieu de la pièce, est un élément central de la pièce. Le style épuré rappelle le mouvement moderne, ce qui est cohérent avec l'époque de la pièce. L'édifice est la représentation même du fondement de la famille, elle qui, comme le dit Mathilde, est éternelle. Pourtant elle peut être instable et changeante, la maison se casse, elle avance comme elle recule... Ainsi, le metteur en scène jongle entre tradition et innovation et même si la représentation reste classique, Meunier prend des libertés certaines pour que le spectateur trouve dans la pièce un écho dans notre présent.
Par ailleurs, le rire permet d’aborder de manière légère des thèmes qui ne pourraient que plus difficilement être abordés frontalement. Koltès trouvait que ses pièces étaient trop souvent « prises au sérieux». Pour celle-ci, il assume avoir vraiment voulu que « le comique prédomine ». Pourtant, les sujets qu’il aborde sont loin d’être légers : attentats de l'OAS, accusation de viol qui a valu à Mathilde d'être tondue, grossesse non désirée... Ce sont d'ailleurs les scènes les plus dures qui puisent le plus dans les ressorts comiques : lorsque les notables préparent l'attentat, l'accouchement final de Fatima...