Lettres

Le concours de plaidoirie du Mémorial de Caen  par Elisa Franzon le 2016-07-11

Cette année la classe de 1S1, encadrée par Mesdames Chantoiseau en histoire-géographie et Franzon en français, a participé au concours de plaidoirie du Mémorial de Caen et a eu la chance d'accéder à la finale régionale, aux côtés de 10 autres finalistes, sélectionnés parmi 400 participants. C'est Camille Lasserre et Barthélémy Marquet qui ont été choisis par la classe pour déclamer le discours lors de cette finale régionale et ils ont été chaudement félicités par les membres du jury, notamment une journaliste d'Amnesty International, et encouragés à participer à d'autres manifestations organisées autour des droits de l'homme. Malheureusement il n'y avait qu'une seule place pour la finale nationale...

Voici le discours tel qu'il a été écrit de manière collective d'abord en histoire-géographie, puis repris en français :

Rohingyas : les souffrances silencieuses d’un peuple oublié

 

 

         Yasmine vit en Birmanie. Elle a vingt-sept ans et quatre enfants. Elle est jeune, mais elle est déjà veuve, et surtout elle vit un cauchemar, le cauchemar de l’ethnie minoritaire des Rohingyas. En avril dernier, elle a décidé de prendre place à bord d’un bateau pour la Malaisie, avec ses quatre enfants. Elle raconte : « Nous avons vécu agenouillés sur le ponton, tenus au silence, avec une bouteille d’eau de mer chlorée et une ration de riz par jour ». Ainsi avec une centaine d’autres migrants, elle a dérivé pendant deux mois en mer d’Andaman, dans des conditions de vie et d’hygiène effroyables.

         Pour payer ce voyage de sept cent dollars, cette jeune mère a dû vendre ses rares biens et son numéro d’immatriculation de déplacée qui lui donnait droit au moins à une tente et à l’aide alimentaire. Tous ces sacrifices pour rien.

         Aujourd’hui Yasmine et ses quatre enfants vivent donc dans un camp situé à l’extrême sud-ouest de la Birmanie, au milieu de centaines d'autres réfugiés de la minorité musulmane Rohingya, qui tenteront eux aussi un jour d’échapper aux persécutions. Mais quel est donc ce destin tragique que les Rohingyas semblent fuir si désespérément ?

         Les Rohingyas sont une ethnie musulmane qui a sa propre langue. Cependant ils n’ont pas de pays et vivent éparpillés au sud de l’Asie. Ils sont 800 000 en Birmanie. Dans ce pays, au nom de leur différence, ces hommes, ces femmes et ces enfants ne sont pas considérés comme des Birmans, ni même comme des êtres humains. Peut-être avez-vous lu ce rapport de Human Rights Watch qui les décrit comme « violentés physiquement et matériellement ». Ceux que l’ONU décrit comme l’une des minorités les plus persécutées de la planète sont tyrannisés, violentés, torturés par les Birmans eux-mêmes avec la complicité du gouvernement. On les parque dans des camps. Là, ils sont sous-alimentés, l’eau qu’ils boivent n’est pas toujours potable, ils n’ont pas de matelas. Pour tous soins médicaux, ils reçoivent du paracétamol. Entassés comme du bétail, ils vivent jusqu’à cent soixante sept à un même étage, sans même pouvoir sortir.

         Ces camps existent aussi ailleurs : à Sadao, à Padang  et à Sangkha en Thaïlande, au Bangladesh. D’ailleurs le gouvernement bangladais pour refouler les Rohingyas à la frontière est parfois violent : certains meurent d’avoir espéré trouver refuge ailleurs ! Ceux qui réussissent à passer la frontière vivent cachés, sans habitation ni aide alimentaire.

         Mais les persécutions en Birmanie sont telles que les Rohingyas sont de plus en plus nombreux à fuir malgré tout. Entre janvier et mars 2015, vingt-cinq mille personnes ont pris la mer, fuyant leur destin tragique, dans l’espoir de rallier la Malaisie ou l’Indonésie et de demander le droit d’asile. Pourquoi font-ils l’objet d’un tel acharnement ?

« Le bonheur se trouve dans une vie harmonieusement disciplinée. »

[Silence]

C’est sous cette devise que le gouvernement civil du Myanmar perpétue la persécution des Rohingyas.

            Afin d’asseoir leur oppression sur le peuple birman, les dictatures successives avaient besoin d’un bouc émissaire.

            Les Rohingyas semblèrent tout indiqués pour jouer ce rôle : en effet, même s’ils sont présents en Birmanie depuis le XVe siècle, il était facile pour le régime de faire passer ces femmes et ces hommes, à la peau plus foncée que le reste des habitants, pour des immigrés récents venant profiter du système birman et des richesses du pays. Bien plus, pour avoir appuyé l’emprise britannique sur le pays au XIXe siècle, ils sont considérés comme des traîtres.

            Le développement d’une forme extrémiste du bouddhisme, religion majoritaire au Myanmar, rendait d’autant plus aisée la mise en place d’une discrimination organisée à l’encontre de l’unique ethnie musulmane de la nation.

         En 1982, Ne Win, alors tout nouveau dictateur du pays, retire la nationalité birmane à tous les Rohingyas. Ils ne font plus partie des groupes ethniques reconnus. Ils sont définitivement exclus de la société birmane.

            Ainsi, depuis longtemps, les Birmans participent tous passivement, et même parfois activement, à la persécution de ceux qui devraient être leurs concitoyens, se rendant complices d’un gouvernement criminel. Et nous ? Sommes-nous complices de ces atteintes fondamentales aux droits de l’Homme ?

         Rappelons-nous.

Rappelons-nous l’article premier de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, dont la Birmanie est signataire. Rappelons-nous que tous les êtres humains naissent égaux en dignité, que tous les êtres humains sont censés naître libres et égaux en droits. Rappelons-nous que les êtres humains doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ; et ce, comme le précise le second article, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de langue, de religion…

Les Rohingyas ne partagent ni la couleur de peau, ni la langue, ni la religion des autres Birmans. N’en sont-ils pas moins des êtres humains, comme les autres Birmans, comme chacun d’entre vous, comme nous tous ?

Est-il utile de poursuivre ?

Est-il utile d’ajouter, par exemple, que le 5e article proscrit la torture, les peines et traitements inhumains ? Ce que subissent les Rohingyas est de la torture. Ce que subissent les Rohingyas est inhumain. Et ce que subissent les Rohingyas, selon l’article 7, et selon tout bon sens, doit être empêché : car tous les êtres humains, tous, Yasmine comme les autres, ont droit à une protection égale contre toute discrimination… Si le terme de discrimination suffit encore à qualifier la situation des Rohingyas ; si l’on ne peut pas déjà la qualifier de génocide. Mais la communauté internationale est-elle prête à le reconnaître ?

Alors que les conditions effroyables de vie des Rohingyas ne sont plus un secret pour personne, l’inaction et le silence des politiques, des États et de l’ONU n’en sont que plus incompréhensibles.

À l’échelle nationale, même le prix Nobel de la paix, ancienne opposante politique Aung San Suu Kyi, dont le parti est à présent à la tête du pays, n’a jamais pris publiquement la parole sur le sujet si ce n’est pour en minimiser la gravité.

Au niveau international, le déni est bien trop souvent le parti pris des États.

En novembre 2012 les Nations Unies ont néanmoins adopté une résolution appelant la Birmanie à accorder la nationalité birmane aux Rohingyas. Une résolution très efficace : moins d’un an plus tard, le président birman osa demander à l’ONU de l’aider à installer ces apatrides dans des camps ou à les expulser. Heureusement l’ONU a refusé !

En juin 2015 le président Barack Obama a appelé la Birmanie à faire un geste envers les Rohingyas. Un « geste » ? Il aurait peut-être fallu y penser bien avant quand, en avril 2013, l’Union Européenne et les États-Unis d’Amérique ont levé l’embargo en vigueur contre la Birmanie depuis 1986. Ils ont fermé les yeux. Ils se sont rendus coupables, coupables. Oh ! mais la situation fut évoquée très brièvement lors de la rencontre entre les présidents François Hollande, Barack Obama et l’ancien dirigeant de la Birmanie, Monsieur Thein Sein. Cela n’a pas empêché les contrats de se signer et les mains de se serrer.

Alors comment un simple bout de papier ou un discours bien intentionné et moralisateur peuvent-ils avoir du poids dans ce monde où le silence s’achète ? La Birmanie dispose de régions riches en pierres précieuses, en gaz et en pétrole. Total le sait, Total qui est l’entreprise française la mieux implantée en Birmanie. Aujourd’hui dans le monde l’argent passe avant l’humanité même pour les pays défenseurs des droits de l’Homme.

Martin Luther King disait : « Celui qui ignore le mal s’en fait complice. ». Nous accusons donc le monde de se rendre coupable de complicité ! Mais que représente une minorité face aux intérêts financiers ? Vous le savez : rien. Rien, ils ne représentent rien pour le monde ou si peu que lors de leur disparition complète, un journal en fera peut-être sa Une, le temps de s’émouvoir, d’avoir des remords puis de passer à la page suivante.

Vous trouvez peut-être cette fin violente, mais qu’est cette violence à côté de celle subie par Yasmine ? Et si nous sommes ici devant vous, c’est que nous croyons qu’un monde meilleur est possible, un monde dans lequel chaque homme, chaque peuple a sa place.