Plusieurs élèves PSP ont assisté à la conférence de Pascal Lamy - notamment ancien commissaire européen et directeur de l'OMC - à l'INSEAD le 16 septembre 2026 sur l'éventualité d'une "déglobalisation" en cours depuis le début de la décennie. Parmi eux, Luke LEONARD (TG07 PSP-SIA), qui résume ici les propos tenus par l'intervenant, l'un des plus importants acteurs de l'économie mondiale des années 2000-2010:

Un invité de prestige était présent dans l'amphithéâtre de l’INSEAD mercredi 16 septembre lors de la première conférence de l’année 2026-27. Pascal Lamy, Vice-Président et cofondateur de la Fondation Jacques Delors – Friends of Europe, ancien commissaire européen et directeur général de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), a animé cette rentrée autour d'une question centrale : la pertinence du terme de "déglobalisation" dans le monde contemporain, avant d’en tirer les conclusions sur l’avenir du multilatéralisme et pour l’Union européenne.

Pour permettre à l’auditoire de bien comprendre ses propos, qui furent d’une clarté salutaire, Pascal Lamy a d’abord posé les termes de son sujet : la globalisation renvoie à la mise en place par les entreprises de stratégies à l’échelle planétaire, menant à la « délocalisation des unités de production », pour reprendre les mots de celui qui fut un proche collaborateur de Jacques Delors, un des hommes derrière la création de l’euro et auparavant de l’espace Schengen. Cette globalisation est récente par rapport à l’histoire du commerce. M. Lamy désigne une première phase – s’étendant des années 1970 jusqu’à la crise financière de 2008 – qui voit la globalisation s’envoler et ses bénéfices économiques aussi, avec des productions à moindre coût et une productivité en hausse. Cette globalisation a pu voir le jour grâce à un consensus sur la vertu de l’ouverture des échanges commerciaux, d’après M. Lamy. Ce processus a obligé les plus faibles à se transformer afin de s’adapter à ces nouvelles méthodes de faire. Cette transformation de l’économie à l’échelle mondiale a été « efficace car pénible et pénible car efficace », pour citer cette maxime répétée à plusieurs reprises lors de la conférence par l’ex-directeur de l’OMC. De plus, un moteur technologique a porté la globalisation, caractérisée par une transmission de l’information en hausse. Pour quels résultats ? Une diversification territoriale de la production, permettant de produire là où c’est le plus efficace.

L’expansion de la globalisation n’a pas duré indéfiniment, puisqu’elle est rentrée dans une deuxième phase de ralentissement à la suite de la crise financière de 2008 qui a duré jusqu’à la pandémie du COVID-19. Pendant cette décennie, le consensus idéologique s’est essoufflé, avec des revendications sociales et environnementales qui soulignaient les limites de la globalisation : inégalités en hausse, réchauffement climatique… De plus, l’éruption du COVID-19 a exposé la fragilité des chaînes de valeur, poussant les dirigeants politiques et économiques à tirer les conséquences et à repenser leurs modèles de production. Ainsi, le président chinois, Xi Jinping, a éloigné son pays du modèle plus ouvert et libéral hérité de Deng Xiaoping. De plus, la digitalisation des économies est hétérogène, ce qui creuse les inégalités ainsi que les manières de faire dans les pays du Nord et du Sud. Cette deuxième phase mène à une stabilisation des économies.

Enfin, une troisième phase de reconfiguration se développe depuis la pandémie du COVID-19. Une montée très rapide des tensions géopolitiques dans les quatre coins du monde (guerre en Ukraine, guerres dans le Moyen-Orient, instabilité politique en Afrique…) a exacerbé la rivalité sino-américaine pour la place de première puissance mondiale, une rivalité qui rappelle le fameux piège de Thucydide. Concrètement, cette course à la domination efface les espaces de coopération, situés notamment dans les instances et organisations internationales, menant à une remise en cause du droit international au profit de la force. Par ailleurs, les régimes démocratiques connaissent un certain déclin à travers ce que Pascal Lamy analyse comme une progression de tendances autoritaires dans plusieurs démocraties. Les traductions économiques des soubresauts géopolitiques en cours sont la prise de conscience des vulnérabilités liées aux interdépendances (fruits de la globalisation) et un changement de la mentalité du « just in time » - planifier la production pour que les matériaux arrivent juste quand ils sont nécessaires - à celui du « just in case » ou une accumulation de stocks stratégiques.  

Mais alors, dans ce contexte de reconfiguration de l’économie mondiale, peut-on parler de déglobalisation ? Deux thèses émergent aujourd’hui. Une école pense que l’époque actuelle sera vue comme une parenthèse dans l’Histoire, que les gesticulations trumpiennes se calmeront et que la Chine et les États-Unis sauront s’entendre. Avec une adaptation des marchés, les flux se stabiliseront. De l’autre côté, une autre école perçoit un basculement durable, que d’autres conflits guerriers sont inévitables à court et moyen terme, qu’il faut accepter que les périodes de paix soient accompagnées de guerres froides et qu’il faut concevoir que la période de paix relative depuis la chute de l’URSS en 1991 prenne fin. Les principales différences entre ces deux visions reposent sur les vulnérabilités du capitalisme de marché, ce système économique où la production, la distribution et les prix dépendent principalement des lois de l’offre et de la demande. Dans ce système, la liberté de navigation et l’accès aux stations satellites sont primordiaux. S’ils sont maintenus, alors le système économique tient. Par exemple, la fermeture du détroit d’Ormuz et l’instabilité croissante autour du détroit de Bab-el-Mandab réduisent les flux énergétiques mondiaux, conduisant à une hausse globale du baril de Brent ainsi que des prix à la pompe. Qu’en pense Pascal Lamy, alors ? Lui se situe entre les deux écoles. N’allant pas aussi loin que de considérer l’époque actuelle comme celle de la déglobalisation, il évoque une reconfiguration. Il pense que le protectionnisme américain, à titre d’exemple, n’a pas plus d’effets sur l’économie mondiale que la fermeture d’un des détroits ou bien d’une augmentation du salaire minimum chinois. De plus, il assure que si le président Trump a une boussole, alors c’est le capitalisme de marché et les marchés financiers. Ainsi, le pouvoir économique, selon lui, finit toujours par peser plus que le pouvoir politique à terme. Si la globalisation est aujourd’hui menacée, elle l’est du côté de la dégénérescence du capitalisme de marché, à savoir la hausse du nombre d’oligopoles et de monopoles et les incertitudes liées au déploiement à grande échelle de l’intelligence artificielle.

Une question intimement liée à l’avenir de la globalisation : quid de l’avenir du multilatéralisme ? M. Lamy a d’abord rappelé le principe du multilatéralisme, qui consiste à l’acceptation par les souverains de laisser s’éroder leur souveraineté en faveur d’institutions internationales œuvrant pour le « bien commun », comme l’Organisation des Nations Unies (ONU) et l’OMC. Aujourd’hui, cependant, le veto au Conseil de sécurité de l’ONU est utilisé de plus en plus, conduisant l’instance à une certaine paralysie. L’OMC, de plus en plus contournée, est entrée dans un « sommeil apparent » d’après celui qui l’a dirigée auparavant. Enfin, d’autres instances multilatérales, comme le G7 ou le G20, sont de plus en plus divisées. Mais M. Lamy met en garde face à cet effritement du multilatéralisme, rappelant que plus ce dernier souffre, plus la paix risque de ne pas durer. Il observe trois possibilités pour l’avenir concernant le multilatéralisme :

  • Une tentative de le sauver, qui passerait par des restrictions concernant le veto au Conseil de sécurité de l’ONU pour empêcher des États concernés de l’utiliser ; une amélioration du processus de recrutement des dirigeants des instances internationales afin de privilégier la compétence ; une « désoccidentalisation » des organisations internationales…
  • La mise en place d’un plurilatéralisme, qui consisterait à avancer sur des dossiers en coalitions, à géométrie variable, comme le font actuellement les pays du BRICS
  • La mise en place d’un polylatéralisme, avec des coalitions entre plusieurs acteurs (étatiques, économiques, financiers, humanitaires, etc.) pour avancer sur des thématiques précises, comme la protection des enfants du numérique, où plusieurs acteurs pourraient se mettre d’accord sur des règles communes pour avancer plus rapidement.

Une dernière question était à l’ordre du jour de Pascal Lamy : que signifient les dynamiques actuelles pour les Européens ? Alors que l’Union européenne (UE) s’est construite dans un monde de paix, le désordre international met en lumière les faiblesses européennes : une démographie en baisse (hormis l’immigration), un potentiel de croissance faible, un retard technologique de l’UE sur les États-Unis et la Chine, une négligence historique des questions stratégiques qui rattrape les Vingt-Sept aujourd’hui… Cependant, l’UE a également montré ses forces, grâce à ses valeurs qui la rendent désirable pour d’autres pays. En effet, la défense des libertés individuelles, la promotion de la démocratie, le soutien apporté à l’État de droit et un modèle social protecteur attirent des pays comme le Canada, qui a récemment évoqué avec la Commission européenne la possibilité de devenir membre associé de l’UE.

M. Lamy encourage l’Europe à continuer de s’inscrire dans la lignée de Jacques Delors, qui promouvait une soutenabilité économique, sociale et environnementale. En suivant cette devise, l’Europe pourrait monter en puissance, condition sine qua non à sa survie, selon M. Lamy. Il faut également augmenter le potentiel de croissance européenne en bouchant les trous du marché commun, notamment sur le secteur énergétique. Il soutient que l’UE doit mieux imposer son autorité sur les règles communes et doit plus investir, notamment dans le numérique et la défense, comme préconisé dans les rapports d’Enrico Letta et de Mario Draghi. Enfin, il faut que l’Europe développe une vision stratégique militaire, en permettant à tous de pouvoir revendiquer des victoires sur leurs priorités.

Comment faire pour que l’UE s’adapte à cette nouvelle époque ? En mobilisant les opinions, et il est encore temps de le faire, à en croire Pascal Lamy, puisque ce sont les opinions qui décident des politiques menées dans les démocraties. Lui qui se définit comme ni pessimiste ni optimiste mais activiste, reconnaît une grande source d’optimisme : la science, « formidablement prometteuse » pour améliorer les conditions de vie et générer d'importants bénéfices collectifs, qui doivent tout de même être mieux répartis. Un diagnostic formulé sous un tonnerre d’applaudissements.

Luke LEONARD (Terminale 7 SIA-PSP)