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Ceux qui suivent mes petits comptes rendus et avis de L’École du Spectateur savent que j’ai les yeux de Chimène plus pour les spectacles musicaux que pour le théâtre. Ici cependant, je ne peux qu’être admiratif devant l’incroyable prestation à laquelle j’ai assisté mardi 23 janvier 2019 en soirée au Théâtre de Fontainebleau.

Mademoiselle Julie d'August Strindberg, pièce incontournable du répertoire théâtral suédois et même du théâtre tout court, était ce soir-là donné dans une traduction inédite réalisée par le metteur en scène et rôle masculin Nils Öhlund (déjà venu à Fontainebleau pour incarner Jupiter dans Amphitryon, qui m’avait laissé un souvenir peu agréable). En effet, comme nous l’apprîmes dans le bord de scène qui précéda la représentation, tout comme il l’avait fait pour sa première mise en scène (La Maison de Poupées d’Henrik Ibsen), Nils Öhlund a réalisé un travail de traduction, mot à mot tout d’abord, puis mis en forme, en collaboration avec les actrices et ainsi mis en œuvre une très belle interprétation. Le décor, sobre (« Ikea » aux dires des acteurs, le sourire aux lèvres) et peu expansif, laissait ainsi aux acteurs la possibilité d’évoluer à leur guise.

Car cette pièce est toujours en mouvement. Aucune longueur, aucun temps mort dans ce huis clos oppressant dont l’argument rappelle une autre pièce donnée au Théâtre de Fontainebleau le 07 janvier 2017, The Servant. Ici encore, en effet, les rapports maître-servant sont bien mis à mal et bien des thèmes encore ô combien contemporains sont abordés. La condition sociale et la société de classe hermétique que mettent en « danger » les basses pulsions humaines du mal et du sexe, soit une analyse pré-psychanalytique de la société suédoise de la fin du XIXème siècle, le perpétuel combat entre Homme et Femme, entre Riche et Pauvre, font la force encore bien actuelle de Mademoiselle Julie. Personne n’est à sauver dans cette vision ultrapessimiste du monde. Ni la maîtresse, ladite Julie (Jessica Vedel, la Nuit dans Amphitryon) ni Jean, le domestique, qui se livrent un jeu de séduction pervers et ambigu, ni même Kristin, la cuisinière, troisième personnage, pourtant peu présente mais bel et bien utile, qui veille au maintien d’un ordre archaïque mais nécessaire (?) – chacun a sa place et ne peut en bouger. Les inspirations zoliennes, nietzschéennes et ibséniennes sont très présentes dans ce chef-d’œuvre, et les acteurs parviennent, n’en déplaise à Jean-Luc Jeener du Figaro, parfaitement à retranscrire la tension du propos de Strindberg. Pour ce faire, la mise en scène, malgré un décor, comme dit plus tôt, sobre (une cuisinière à laquelle étaient fixés deux placards suffisamment grands pour faire rentrer des êtres humains à l’intérieur et qui faisaient office d’appartement pour les domestiques, une table et des chaises) usait d’un jeu de lumières bien vu et d’une musique originale et suffocante à souhait.

Pourtant je dois reconnaître avoir eu un peu peur lors des premières minutes, où Kristin prépare des rognons en mimant l’intégralité de ses actions. Ce sentiment s’est bien vite estompé, ce choix de mise en scène s’avérant judicieux par la suite, construisant ainsi une scénographie que l’on considérera au choix comme une opposition à la mise en scène originale, imprégnée du théâtre réaliste naissant qui voulait que tout soit montré, ou bien au contraire, comme un réalisme poussé à l’extrême au point que l’on peut se passer de rognons. Si, dans ce cas-là, je pense que le metteur en scène a tenu à faire preuve d’une certaine forme d’hyperréalisme, il est clair qu’à d’autres moments de la pièce il a tenu à faire dans l’allusif, le suggestif, comme pour la scène d’amour durant la nuit mais aussi et surtout pour le dénouement.

Qu’arrive-t-il à la fin de la pièce ? Se tue-t-elle, comme le voudrait le texte originel, et comme je l’ai tout d’abord cru ? Assassine-t-elle le comte son père ? Se libère-t-elle de l’emprise de Jean une fois hors de sa portée ? Comme le voulait le metteur en scène, le spectateur doit imaginer sa propre fin.

Mademoiselle Julie est donc une pièce empreinte d’une noirceur totale qu’arrivent à retranscrire les trois acteurs et dont vous sortez empli d’interrogations quant à la fin mais même à plus large échelle quant au fonctionnement de notre société certes différente de celle de 1888 en Suède, mais avec laquelle il est possible de faire certains parallèles.